Retour sur le Nawa Kai avec Nuit de Tokyo : Yukimura Haruki, l’imaginaire érotique et la personne attachée au centre du shibari
Le dimanche 17 mai 2026, l’École des Cordes a accueilli Nuit de Tokyo pour un Nawa Kai consacré au style de Yukimura Haruki et à une question essentielle : comment replacer la personne attachée au centre du shibari ?
Ce nouveau format, que nous avons voulu appeler Nawa Kai, s’inspire des salons japonais : des espaces plus informels, plus vivants, où l’apprentissage ne passe pas uniquement par une transmission verticale, mais aussi par l’observation, la conversation, l’expérimentation et la pratique partagée.
L’idée était simple : proposer une journée qui ne soit ni un workshop classique, ni une conférence pure, ni une simple démonstration, mais un moment hybride. Un espace où l’on puisse parler de culture, d’histoire, d’érotisme, de technique, de présence, de lecture du corps, puis mettre tout cela en pratique.
Pour cette première édition, nous avions l’immense plaisir d’accueillir Nuit de Tokyo, établi à Tokyo, qui a rencontré Yukimura Haruki pendant plus de sept années et a reçu de lui un permis d’instructeur dans son style, connu sous le nom de Haru Kakeru.
C’était une opportunité rare. Et, pour moi, une journée particulièrement précieuse.
Un salon autour du style Yukimura
Le thème annoncé était clair : le style de Yukimura Haruki et la personne attachée comme centre du shibari.
Il ne s’agissait pas seulement d’apprendre des formes, des passages de corde ou des structures techniques. Le cœur de la journée était ailleurs : dans le rapport au modèle, dans la lecture de ce qu’il ou elle traverse, dans la résistance, dans le flow, dans le kotobazeme, dans la tension variable de la corde et du corps.
Ce qui m’a beaucoup plu dans la présentation de Nuit de Tokyo, c’est qu’elle a immédiatement replacé le shibari dans son contexte érotique japonais.
On peut évidemment pratiquer le shibari de nombreuses manières aujourd’hui : esthétique, technique, méditative, sportive, thérapeutique parfois, performative, relationnelle. Mais il me semble important de ne pas effacer son origine et son imaginaire. Le shibari, dans sa genèse moderne, est profondément lié à l’érotisme, à la mise en scène du désir, à la contrainte, à l’exposition, au trouble, à la relation entre la personne qui attache et celle qui est attachée.
Et cette dimension-là, lorsqu’elle est abordée avec intelligence, avec finesse et avec respect, permet de comprendre quelque chose de fondamental : la corde n’est pas seulement un outil de construction. Elle est un langage.
Regarder le modèle, ne pas regarder la corde
L’une des idées fortes de la journée était cette phrase associée au style de Yukimura :
Regarder le modèle, ne pas regarder la corde.
Cela peut sembler simple. Presque évident. Et pourtant, c’est probablement l’une des choses les plus difficiles à intégrer réellement.
Quand on apprend le shibari, on passe énormément de temps à regarder ses mains, ses passages de corde, ses tensions, ses verrouillages, ses frictions, ses sorties de ligne. C’est normal. Il faut apprendre. Il faut construire. Il faut comprendre la matière.
Mais à un moment, si toute l’attention reste absorbée par la corde, alors la personne attachée disparaît. Elle devient un support, un corps sur lequel on applique une technique. Et ce n’est pas ce qui m’intéresse dans le shibari.
Ce qui m’intéresse, profondément, c’est la relation.
Ce que la personne traverse.
Ce qu’elle donne.
Ce qu’elle retient.
Ce qu’elle accepte.
Ce qu’elle refuse.
Ce qu’elle montre sans le dire.
Ce que son corps raconte avant même que les mots arrivent.
Le style de Yukimura, tel qu’il a été présenté par Nuit de Tokyo, insiste justement sur cette présence-là : ne pas imposer une forme morte, mais construire une situation vivante avec la personne attachée.
La lecture de la personne attachée
Les premiers exercices de la journée étaient consacrés à la lecture du modèle, à sa résistance, à sa mobilité, et à la difficulté d’attacher une personne qui n’est pas immobile.
C’est un point essentiel.
Dans beaucoup de pratiques, on attache un corps qui “se laisse faire”. Le modèle est placé, orienté, corrigé, immobilisé. Mais dans une approche plus vivante, plus organique, la personne attachée n’est pas passive. Elle répond. Elle résiste. Elle fuit parfois. Elle provoque. Elle se ferme. Elle s’ouvre. Elle joue. Elle se défend. Elle abandonne quelque chose, puis reprend quelque chose.
Et pour la personne qui attache, tout change.
Il ne suffit plus de connaître une pattern. Il faut savoir adapter. Il faut sentir. Il faut suivre. Il faut parfois contraindre davantage, parfois relâcher, parfois attendre, parfois interrompre volontairement une direction pour en faire naître une autre.
C’est là que la technique devient intéressante. Non pas parce qu’elle est complexe, mais parce qu’elle devient disponible au vivant.
Le kotobazeme comme prolongement de la corde
Un autre moment très fort de la journée a été le travail autour du kotobazeme, cette manière d’utiliser la parole comme une forme de pression, de direction, de trouble ou d’exposition.
J’ai trouvé cet exercice particulièrement juste.
Parce que la parole, dans une session, peut vite devenir trop explicative, trop mentale, ou au contraire trop pauvre. Mais lorsqu’elle est bien utilisée, elle peut devenir un prolongement de la corde. Elle peut accompagner le rythme. Elle peut ouvrir une porte dans l’imaginaire. Elle peut nommer ce qui est en train d’arriver. Elle peut amplifier une tension déjà présente.
Ce que j’ai aimé dans la façon dont Nuit de Tokyo l’a amené, c’est que ce n’était pas une parole plaquée. Ce n’était pas “parler pour parler”. C’était une parole au service de la scène, du modèle, du moment.
Une parole qui regarde la personne attachée.
Chercher et répondre à l’imaginaire érotique du modèle
Le concept qui m’a peut-être le plus marqué pendant cette journée est celui-ci :
chercher et répondre à l’imaginaire érotique de la personne attachée.
Pour moi, c’est une idée centrale.
C’est même probablement l’une des bases de ma pratique actuelle avec Lola, et plus largement de ce que j’essaie de faire dans mes sessions.
On parle souvent du désir de la personne qui attache, de son style, de son intention, de son regard, de sa manière de construire une scène. Mais on parle parfois trop peu du monde intérieur de la personne attachée.
Qu’est-ce qu’elle aime vraiment ?
Qu’est-ce qui la trouble ?
Qu’est-ce qui la met au centre ?
Qu’est-ce qu’elle fantasme sans forcément oser le formuler ?
Qu’est-ce qui, dans une contrainte, devient pour elle un espace d’abandon ou de puissance ?
C’est une question très simple en apparence. Mais dans la réalité, elle est parfois extrêmement difficile.
Il m’est souvent arrivé de demander à mes partenaires ce qu’elles aiment, ce qu’elles désirent, ce qu’elles veulent vivre dans les cordes. Et très souvent, la réponse n’est pas immédiate. Certaines restent interloquées. Certaines me disent plus tard que c’est une question qu’elles ne se sont presque jamais posée. Qu’elles ont rarement été invitées à mettre leurs propres envies au centre.
C’est à la fois triste et révélateur.
Parce qu’une personne attachée n’est pas seulement là pour recevoir une corde. Elle n’est pas seulement là pour être belle, disponible ou courageuse. Elle a un imaginaire, une histoire, des désirs, des résistances, des zones d’ombre, des élans.
Et si la corde peut aider à ouvrir cet espace, alors elle devient beaucoup plus qu’une technique.
Elle devient une conversation.
Le flow : ne pas casser l’imaginaire
Un autre axe important de la journée concernait le flow.
Dans le style de Yukimura, tel qu’il nous a été transmis pendant ce Nawa Kai, toute rupture dans le flow peut entraîner une rupture dans l’imaginaire de la personne attachée.
C’est un point que je trouve extrêmement juste.
Dans une session, il ne s’agit pas seulement d’enchaîner des positions. Il s’agit de maintenir un fil. Une continuité. Une tension invisible. Même lorsque la corde change de direction, même lorsque l’on modifie une contrainte, même lorsque l’on passe d’un moment plus doux à quelque chose de plus intense, il doit y avoir une logique émotionnelle.
Quand le flow casse, la personne attachée peut sortir de l’expérience. Elle revient dans sa tête. Elle attend. Elle observe la technique. Elle sent que la scène s’interrompt.
À l’inverse, quand le flow est juste, tout semble appartenir au même mouvement. La corde, la parole, le silence, la respiration, le regard, le déplacement du corps, la tension et le relâchement racontent la même chose.
C’est extrêmement difficile à maîtriser. Mais c’est là que le shibari devient vivant.
La tension variable : toujours avoir en main le nawajiri
Le dernier grand ensemble d’applications portait sur la tension variable de la corde.
Là encore, ce n’était pas seulement une question technique. Bien sûr, la tension de corde est un sujet fondamental : trop molle, elle ne conduit rien ; trop rigide, elle devient mécanique ou brutale. Mais dans ce contexte, la tension était abordée comme un dialogue avec la tension du corps, la tension érotique du modèle, et même la tension psychologique de la personne qui attache.
L’idée centrale était :
toujours avoir en main le nawajiri, le courant de la corde.
J’aime beaucoup cette image.
Parce qu’elle dit quelque chose de très profond : la corde n’est pas une ligne morte. Elle transporte quelque chose. Une information. Une pression. Une intention. Une variation. Une direction.
Avoir le nawajiri en main, ce n’est pas seulement tenir le bout de la corde. C’est garder le lien avec ce qui se passe. C’est sentir si la corde appelle, si elle retient, si elle coupe le mouvement, si elle l’accompagne, si elle crée un espace ou si elle l’écrase.
C’est une notion que j’ai envie de continuer à travailler longtemps.
La performance de Nuit de Tokyo et Ayawame
La journée s’est prolongée par une performance de Nuit de Tokyo avec Ayawame.
Et là, il y a eu quelque chose de très beau.
J’ai été frappé par la sensibilité, le tempo, la manière dont le kotobazeme venait s’inscrire dans la scène, sans l’alourdir. Il y avait une vraie attention portée à l’exposition, au rythme, à la présence du modèle.
J’avais l’impression de voir des images se succéder devant moi. Des images que j’aurais aimé photographier si cela avait été possible. Des instants suspendus, très simples parfois, mais chargés.
Ce n’était pas une démonstration de virtuosité gratuite. C’était une scène tenue. Une scène où la corde, la parole et le regard semblaient travailler dans la même direction.
Et c’est précisément ce genre de moment qui rappelle pourquoi le shibari me touche autant.
Ce que j’en retiens pour ma pratique
Je suis sorti de ce Nawa Kai avec beaucoup de matière.
J’ai appris des choses. J’en ai revalidé d’autres. Et surtout, cette journée m’a permis de poser de nouvelles bases de réflexion pour ma dynamique avec Lola.
Nous travaillons déjà beaucoup autour de la présence, du trouble, de l’érotisme, de la tension psychologique, de la lenteur, de la résistance et de l’écoute du corps. Mais cette journée a mis des mots, des images et des directions précises sur certains éléments que je sentais déjà dans ma pratique.
Elle m’a rappelé que la corde ne doit jamais devenir plus importante que la personne.
Elle m’a rappelé que l’érotisme ne se décrète pas. Il se cherche, il s’écoute, il se construit, il se répond.
Elle m’a rappelé que la technique n’a de valeur que si elle permet d’aller plus loin dans la relation, dans la présence et dans la justesse du moment.
Et elle m’a rappelé une chose très simple, mais essentielle : dans le shibari, on ne devrait jamais attacher uniquement un corps. On devrait toujours chercher à rencontrer une personne.
Merci à Nuit de Tokyo
Je veux remercier profondément Nuit de Tokyo d’avoir accepté notre invitation, d’avoir maintenu sa venue malgré les difficultés à remplir ce salon, et d’avoir partagé avec nous une transmission aussi rare.
Merci pour la générosité, la clarté, la pédagogie, la précision et la sensibilité.
Merci aussi aux personnes présentes, qui ont permis à ce format d’exister dans une ambiance de travail, de curiosité et de confiance.
Ce Nawa Kai confirme quelque chose que nous avons envie de développer à l’École des Cordes : créer des espaces où l’on peut apprendre autrement. Pas seulement accumuler des techniques, mais réfléchir à ce que nous faisons vraiment lorsque nous attachons quelqu’un.
Parce que le shibari n’est pas seulement une corde autour d’un corps.
C’est une relation.
Un imaginaire.
Une tension.
Une écoute.
Une manière de regarder l’autre.
Et parfois, lorsque tout cela s’aligne, c’est une forme très intime de vérité.




