Lokka et Rozzyl : un Shibari vivant, entre mouvement, connexion et jeu

Partager cet article

Lokka et Rozzyl : un Shibari vivant, entre mouvement, connexion et jeu

À l’occasion de leur workshop, nous avons rencontré Lokka et Rozzyl pour parler de leur parcours, de leur manière d’apprendre et surtout de leur vision du Shibari. Leur pratique ne repose pas sur l’accumulation de cordes ni sur la recherche systématique de constructions complexes. Elle se nourrit avant tout du mouvement, de la proximité, de l’imprévisibilité et de l’attention portée à la personne attachée.

Au fil de l’entretien, un fil conducteur apparaît clairement : la technique est nécessaire, mais elle ne devient réellement intéressante que lorsqu’elle permet de créer une expérience, une émotion et une relation.

Une entrée dans le Shibari par le jeu et l’expérimentation

Lokka pratique les cordes depuis près de six ans. Rozzyl, lui, a découvert cet univers à travers leur relation. Il a d’abord occupé une place principalement passive, en tant que modèle, avant de comprendre qu’il appréciait également le fait d’attacher — mais avec une approche instinctive, ludique et moins centrée sur la performance technique.

Le parcours de Lokka commence dans un univers BDSM déjà présent, mais avec une forte attirance pour le play-fighting et les dynamiques combatives. L’idée d’être réellement immobilisée ne l’attirait pas forcément : elle voulait pouvoir résister, bouger et répondre. C’est pourtant en découvrant le plaisir d’être limitée dans ses mouvements pendant le jeu qu’une porte s’est ouverte.

Un cours particulier, puis une relation de play partner avec Haag  lui permet ensuite de découvrir les premières attaches fondamentales. Elle demande à essayer elle-même, réalise qu’elle aime manipuler la corde et commence à pratiquer intensivement sur son propre corps, par peur de faire mal à quelqu’un pendant sa phase d’apprentissage.

« Il faut pratiquer et accumuler les heures. Je ne voulais pas imposer cette phase maladroite à un partenaire, alors je me suis beaucoup entraînée sur moi-même. »

Apprendre grâce aux workshops, aux festivals et aux rencontres

Leur apprentissage ne s’est pas construit autour d’une seule école ni d’un style unique. Les cours particuliers ont posé les premières bases, mais les workshops, le bénévolat dans des espaces de pratique, notamment Elyxis, et les festivals ont ensuite joué un rôle déterminant.

En rencontrant des artistes venus de différents pays, Lokka et Rozzyl ont été exposées à des approches très variées : certaines très techniques, d’autres esthétiques, sensuelles, ludiques ou entièrement centrées sur la connexion. Cette diversité leur a permis de ne pas chercher à entrer dans une catégorie précise, mais de sélectionner les éléments qui résonnaient avec leur propre sensibilité.

La scène néerlandaise, qu’elles décrivent comme particulièrement large et ouverte, leur a également montré qu’il était possible de pratiquer les cordes pour des raisons très différentes : créer une image, explorer une relation de pouvoir, jouer, improviser ou simplement partager un moment agréable.

Le judo comme langage corporel commun

L’une des particularités les plus visibles de leur travail vient de leur longue expérience du judo. Toutes deux ont pratiqué cet art martial pendant une grande partie de leur vie. Elles en ont conservé des automatismes : la lecture de l’équilibre, la gestion du poids, les déplacements, les appuis, la chute et la capacité à guider un corps sans nécessairement le contraindre fortement.

Dans leur pratique, la corde devient presque une extension du corps. Elle ne sert pas seulement à fabriquer une forme ou à maintenir une position. Elle agit comme un membre supplémentaire permettant de tirer, d’accompagner, de détourner un mouvement ou de modifier subtilement l’équilibre.

« Lorsque l’on combine les automatismes du judo avec les cordes, la corde devient presque un membre supplémentaire. »

Lokka Rozzyl shibari
Cette influence explique en partie le caractère très actif de leurs démonstrations. Le partenaire n’est pas placé dans une structure immobile puis observé à distance. Les corps restent engagés, proches et en mouvement.

Sortir de la course à la suspension et à la technicité

Lokka raconte avoir traversé une période familière à de nombreux pratiquants : l’idée qu’il fallait absolument maîtriser les suspensions, les harnais, les transitions et les constructions complexes avant de pouvoir réellement s’amuser.

Elle finit par atteindre cet objectif technique, mais découvre qu’elle ne sait plus pourquoi elle le poursuit. La pratique devient mécanique et ne lui apporte plus ce qu’elle recherchait. Elle parle même d’une forme de « mini burn-out des cordes ».

Cette remise en question marque un tournant majeur. Plutôt que d’abandonner, elle revient à une question plus simple : pourquoi est-ce que j’ai envie d’attacher cette personne, aujourd’hui, à cet instant précis ?

La réponse l’oriente vers une pratique plus relationnelle : être présente avec le partenaire, partager une bulle, profiter de la proximité, du contact, du corps et de ce qui se produit spontanément pendant la séance.

Une corde peut déjà contenir toute une séance

Lokka et Rozzyl travaillent souvent avec très peu de matériel. Une seule corde et une attache simple peuvent suffire à construire une session complète lorsque l’on sait lire le corps, déplacer une personne, modifier son équilibre et observer ses réactions.

Cette économie de moyens ne signifie pas que la technique est absente. Elle suppose au contraire de comprendre où placer la corde, comment éviter qu’elle glisse, comment accompagner une articulation et comment agir sans perdre la relation. Mais la technique reste au service du jeu, plutôt que de devenir le sujet principal de la séance.

Ce minimalisme crée aussi davantage d’espace pour l’improvisation. Il n’existe pas forcément d’enchaînement prévu à l’avance. La session commence quelque part, puis se développe à partir de la personne présente, de son état émotionnel et de la manière dont elle répond.

Lire un visage plutôt que suivre une séquence

Les expressions faciales occupent une place essentielle dans leur manière d’attacher. Un sourire peut inviter à davantage d’humour et de légèreté. Une tension, une peur ou une émotion retenue peut au contraire orienter le jeu vers quelque chose de plus intense.

Cette lecture permanente rend chaque séance imprévisible. Lokka et Rozzyl aiment jouer avec la surprise, la perte d’équilibre, les changements de direction et le moment où une personne comprend qu’elle n’a plus besoin de lutter contre le mouvement.

Le lâcher-prise ne leur paraît pas intéressant lorsqu’il est exigé comme une consigne abstraite. Il apparaît progressivement, lorsque le partenaire découvre qu’il peut cesser de se retenir et accepter d’être guidé.

« Lorsqu’une personne comprend qu’elle peut simplement céder et se laisser déplacer, c’est un moment très fort. »

Lokka Rozzyl intention

Le résultat peut être apaisant, drôle, inquiétant ou émotionnellement intense. Ce qui les nourrit n’est pas une forme finale parfaite, mais la réaction produite et la sensation d’avoir offert à quelqu’un un espace différent pendant quelques minutes.

Technique et intention ne sont pas opposées

L’entretien revient naturellement sur une opposition souvent évoquée dans le milieu : d’un côté les pratiquants très techniques, de l’autre ceux qui privilégient l’intention, le jeu et la connexion.

Pour Lokka et Rozzyl, cette séparation est artificielle. Les deux dimensions peuvent parfaitement coexister, y compris en suspension. Mais leur combinaison demande une attention active.

Une ligne de suspension, un harnais structuré ou une transition complexe impose nécessairement davantage de concentration. La sécurité, le placement et les contraintes physiques ne peuvent pas être ignorés. Le risque apparaît lorsque toute l’attention reste enfermée dans la résolution du problème technique et que le partenaire disparaît mentalement de la séance.

Leur méthode consiste alors à accepter les phases techniques, puis à revenir consciemment vers la personne : se rapprocher, retrouver le regard, rétablir un contact et vérifier ce qu’elle vit. La connexion n’est pas un état définitivement acquis ; elle se perd et se reconstruit tout au long de la session.

La proximité comme choix artistique

Le travail au sol correspond particulièrement bien à leur recherche, car il laisse presque toutes les parties du corps mobiles. Les seules contraintes deviennent la gravité, le sol et les corps eux-mêmes.

À l’inverse, une ligne de suspension fixe une partie du corps dans l’espace et oblige parfois la personne qui attache à s’éloigner pour atteindre le point haut. Cette distance, même faible, modifie profondément la dynamique.

Lokka et Rozzyl ne rejettent pas ces possibilités. Elles apprennent au contraire à jouer avec elles. Mais elles savent que leur langage naturel repose sur la proximité physique, le contact direct et la possibilité d’agir ensemble dans le même espace.

Leurs conseils aux personnes qui débutent

Le premier conseil est simple : trouver un enseignement en présentiel. Les ressources en ligne peuvent transmettre des connaissances, mais elles ne corrigent ni la tension, ni le placement, ni les gestes dangereux. Un professeur ou un workshop permet d’obtenir un retour direct et de construire des bases plus sûres.

Le second conseil consiste à ne pas réduire l’apprentissage aux nœuds et aux patterns. Comprendre un corps, son équilibre, ses limites et ses réactions psychologiques est tout aussi important. Une attache fondamentale correctement placée peut déjà ouvrir de nombreuses possibilités.

Enfin, elles insistent sur la communication avant, pendant et après la séance. Dire ce que l’on recherche, annoncer lorsqu’on expérimente un élément moins maîtrisé, demander ce que l’autre a ressenti et partager aussi ce qui a été particulièrement agréable permet de construire les sessions suivantes.

« Demandez-vous ce que vous souhaitez vivre avec cette personne, dans cette séance et à ce moment précis. Et surtout, amusez-vous. »

Une philosophie simple : être là et prendre du plaisir

Lorsqu’on leur demande de résumer leur philosophie, Lokka et Rozzyl hésitent presque. Non pas parce que leur pratique manque de profondeur, mais parce qu’elle s’est construite de façon organique, à travers le jeu, l’expérience et les questions posées par les autres.

Leur réponse finit par tenir en quelques mots : être présentes, observer, communiquer et s’amuser.

Leur travail rappelle ainsi qu’une pratique personnelle ne se mesure pas au nombre de cordes employées ni à la hauteur d’une suspension. Elle peut naître d’un déplacement minuscule, d’une expression du visage, d’une main retenue au bon moment ou d’une personne qui accepte enfin de ne plus contrôler sa chute.

Chez Lokka et Rozzyl, le Shibari devient un langage corporel vivant : une façon de créer de l’émotion, d’explorer la relation et de laisser la séance se construire à partir de ce qui existe réellement entre deux personnes.

Plus d'articles

Prendre des cours de shibari : par où commencer ?

Le shibari te fait de l'oeil ? Tu aimerais...

Perf 2 Arvernoise 2026 : une performance shibari intense au cœur du festival

Découvrez notre seconde performance au Arvernoise BDSM Festival, une expérience shibari en extérieur mêlant breathplay et ambiance sonore unique.

Performance Arvernoise BDSM Festival 1 : une immersion dans le kinbaku intense

Découvrez notre première performance de performance kinbaku lors du Festival BDSM de l'Arvernoise, avec DirtyVonp et Lalhow en pleine connexion et maîtrise des cordes.

Onawa Asobi Europe 2026 : Performance intense de Dirty VonP et Lalhow à Antwerp

Découvrez la performance shibari réalisée par Alex DirtyVonP et Lalhow lors du festival Onawa Asobi Europe 2026 à Antwerp, mêlant transitions fluides, suspension, breath play et cire.

Retour sur le Nawa Kai avec Nuit de Tokyo

Retour sur le Nawa Kai avec Nuit de Tokyo...

Différences entre un Nawa kai (salon shibari) ou un workshop ?

Nous lançons un nouveau format dédié au shibari :...
spot_img